Microbrasserie Le Naufrageur : que la bière coule à flots !

1 – La brasserie

Salut les moussaillons !

Après un arrêt dans les terres en pays beauceron, on poursuit notre navigation dans le monde des brasseries québécoises, direction le sud de la Gaspésie et la superbe Baie des Chaleurs.

Pour la petite histoire cette baie tient son nom de l’explorateur malouin Jacques Cartier qui déclara à son arrivée qu’au vu de la brume recouvrant la baie, la mer devait être plus chaude qu’en Espagne. Le rhum n’étant pas encore la boisson officielle des navigateurs transatlantiques, on peut penser que Jacques était surtout un sacré frileux pas foutu de tremper un doigt de pied pour vérifier ce qu’il disait.

Après ce bref passage historique, jetons l’ancre dans la petite ville de Carleton-sur-Mer (anciennement Carleton-Saint-Omer, tiens tiens …) pour découvrir une brasserie de flibustiers : la Microbrasserie du Naufrageur.

lenaufrageurSource : www.scandinaves.ca

Une fois n’est pas coutume, l’histoire de cette brasserie commence dans un autre milieu dont les céréales sont la base essentielle : une boulangerie. Institution locale créée par Louis-Franck et Sébastien Valade il y a plus de 15 ans, La Mie Véritable devait initialement être créée après la microbrasserie, or à l’époque il était plus difficile de financer un projet brassicole et les équipements de brassage étaient durs à trouver.

Cependant, les frères Valade n’abandonnent pas l’idée et c’est vers 2006, avec deux autres collègues (Christelle Latrasse et Philippe Gauthier) que le projet d’une microbrasserie refait surface. Grâce au succès de leur boulangerie, ils arrivent à obtenir des financements à hauteur d’un quart du budget total qui s’élève à 800.000$ (!), 18 mois plus tard la Microbrasserie du Naufrageur voit enfin le jour.

Pour expliquer le nom de cette brasserie, un petit aparté s’avère nécessaire. Les naufrageurs sont souvent décrits comme étant des « pirates sans bateau », vivant des cargaisons de navires qu’ils parvenaient à attirer vers les récifs (en allumant des feux simulant des fausses balises par exemple), et même si le mythe des naufrageurs n’est pas historiquement avéré, il n’en reste pas moins fortement ancré dans le folklore maritime.

lenaufrageur2Source : www.lenaufrageur.com

Au départ désireux de baptiser leur brasserie du « nom de l’endroit où un navire fait naufrage », ce sont des recherches généalogiques qui amèneront les quatre associés à nommer leur entreprise « Le Naufrageur« . En creusant dans leurs histoires familiales respectives, ils ont découvert que l’arrière-arrière grand-père Valade fût un des plus célèbres naufrageurs de la baie (puis accessoirement pirate et contrebandier) et que Philippe Gauthier avait de son côté des ancêtres flibustiers. On ne pouvait pas trouver mieux comme nom de brasserie.

Troisième brasserie de Gaspésie à voir le jour, le Naufrageur décide de favoriser avant tout le développement local et fait le choix de s’approvisionner en malts 100% québecois. Notons aussi que l’équipe cultive ses levures localement et brasse presque uniquement avec des houblons en cônes (à 50% de récolte québecoise).

Qui dit bières de qualité dit succès rapide et augmentation de la demande, c’est donc logiquement qu’en 2014, le beau bâtiment en bois abritant le broue-pub, la salle de concert et surtout la brasserie, doit être agrandi : 1.5 m$ de travaux pour doubler la production et arriver à produire plus de 300.000 litres par an.

lenaufrageur3Source : www.lenaufrageur.com

Très logiquement, la brasserie choisit de donner à ses bières régulières des noms en lien avec l’histoire maritime locale (épaves célèbres) et propose quatre gammes de produits :

  • les régulières : Blonde, Rousse, Stout, Blonde Belge, Pale Ale, Black IPA, Imperial Stout, …
  • les saisonnières et les expérimentales sous le label « Chantier Naval » : Blonde aux fraises fraîches, Rousse aux piments forts, Scotch Ale fumée, …
  • les bières de récolte ou « harvest » : les bières sont brassées avec du houblon 100% québecois récolté il y a moins de 24h (P’tit Rang Est, P’tit Rang Ouest, Amer Nature…)
  • la série « Ale Amérindienne » : en hommage au savoir botanique des Amerindiens, les bières sont brassées avec des ingrédients du terroir gaspésien (thé du labrador, tanaisie – sorte de camomille, myrique beaumier).

Enfin, il me semble important de parler de la qualité du visuel de la brasserie principalement réalisé par un local de l’étape, François Miville-Deschênes, illustrateur et dessinateur de BD notamment connu pour son travail sur les séries « Le Millénaire » et « Reconquêtes ». Il a également réalisé de nombreuses illustrations pour le musée du Parc National de Miguasha , site classé au patrimoine de l’Unesco à découvrir absolument et situé à même pas 20 minutes de route de la brasserie.

2 – Les bières :

 

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Pour cette chronique, j’ai choisi de vous présenter une bière issue de chaque série.

  • Saint-Barnabé (5,2%), type Dry Stout, série régulière :

Œil : Beau noir quasiment opaque chapeauté d’une belle mousse couleur caramel peu persistante.
Nez : Cette bière sent vraiment très bon ! Au milieu des effluves de fèves de cacao, on discerne des notes de grains grillés qui rappellent la brioche toastée.
Bouche : Attaque maltée légèrement sucrée, avec toujours ce côté chocolat accompagné de jolies notes vanille-caramel. Le liquide, plutôt soyeux, évolue ensuite vers de très intéressants houblons floraux légèrement herbacés qui se marient parfaitement avec le caractère puissant des malts bien torréfiés qui évoluent vers le café fort. La fin de dégustation est sèche et la Saint-Barnabé nous laisse sur la langue un très agréable goût qui rappelle le chocolat noir aux amandes grillées.
Verdict : Un Stout vraiment bien réalisé, pas trop crémeux, pas trop aqueux et surtout pas trop sucré. L’utilisation de houblons floraux rappelle presque, à certains moments, une Black IPA sans jamais tomber dans l’amertume trop prononcée. En tout honnêteté, la Saint-Barnabé est jusqu’ici le Stout que j’ai préféré au Québec avec celui de Pit Caribou.
Anecdote : Navire démineur construit durant la Seconde Guerre mondiale, le St-Barnabé avait pour objectif de nettoyer le Saint-Laurent des mines disséminées par la flotte Nazi. Après la guerre, il servira de bateau école pour l’Institut Maritime du Québec pendant de nombreuses années et repose aujourd’hui sur une plage de la Baie des Chaleurs.

  • La Carrick (9.25%), type Scotch Ale, série « Chantier Naval » :

Œil : Brun profond avec des reflets rubis. La mousse blanc cassé est plutôt persistante malgré un service en bouteille.
Nez : Ça sent bon les malts caramélisés accompagnés de légères notes de fruits secs noirs (dattes, prunes) et de grains.
Bouche : Attaque puissamment sucrée, presque explosive pour les papilles. On y retrouve les fruits secs et le caramel déjà perçus au nez avant d’évoluer vers une courte phase amère et de terminer sur la puissance de l’alcool qui abandonne sur la langue un sympathique mélange caramel-grains grillés/fumés.
Verdict : Contrairement à ce que pourrait laisser penser l’attaque, on a finalement affaire à une Scotch Ale modérément sucrée et plutôt bien équilibrée. Le seul reproche que je pourrais faire à cette bière est que le côté « hommage aux whiskys écossais tourbés » évoqué sur l’étiquette est vraiment très léger.
Anecdote : Cette bière tient son nom d’un petit voilier irlandais ayant appareillé de Sligo (Irlande) en 1847 durant la Grande Famine avec 187 personnes à bord. Ce voilier terminera son voyage sur les récifs de Cap-des-Rosiers et causera la mort de 139 « passagers ». Les survivants décideront de s’installer dans la ville du naufrage et une famille issue de cette tragédie y habite encore.

  • L’Amer Nature – 2015 (7%), type Ale houblonnée, série « Récolte » :

Oeil : Bière ambrée/cuivrée couverte par une belle mousse aérienne plutôt persistante pour le style. On distingue également une carbonatation puissante.
Nez : Le nez est sucré, légèrement sapineux et terreux. On peut également deviner des petites notes tropicales.
Bouche : Attaque sur le malt qui rappelle le biscuit caramélisé, le goût évolue ensuite vers des touches évoquant l’érable ou le miel très agréables. Le houblon frais apporte quant à lui des arômes boisés et une fin résineuse de longueur moyenne, étonnement fleurie.
Verdict : Cette bière de récolte présente un très bel équilibre entre la base maltée plutôt gourmande et l’amertume du houblon boisé. Elle arrive à contourner le piège des arômes « terreux / feuilles mortes » qu’on retrouve souvent dans les brassins québécois réalisés avec du houblon frais.
Anecdote : Bière 100% québecoise, cette troisième version de l’Amer Nature porte le nom de la houblonnière ayant cultivé les cônes utilisés pour le brassage.

  • India Pale Ale (7%), type IPA, série « Ale Amerindienne » :

Oeil : Bel orange chapeauté par une mousse plutôt dense et persistante.
Nez : Assez discret, on discerne des notes d’écorce d’orange ainsi que des touches légèrement résineuses et herbacées.
Bouche : Si le nez se montrait plutôt calme, en bouche c’est une vraie explosion de saveurs. L’attaque est légèrement sucrée et tend clairement vers le malt caramel. La puissante amertume se montre au départ plutôt résineuse, avant d’évoluer vers l’écorce d’orange puis sur d’inattendues notes d’herbe fraîche ainsi que des touches boisées, très probablement amenées par le thé du Labrador utilisé lors du brassage.
Verdict : Malgré son côté très amer, on arrive à distinguer des arômes très subtils qui lui confèrent un côté « aérien » difficile à définir, mais tellement agréable. Totalement séduit par ses arômes mystérieux et terriblement efficaces, cette bière est jusqu’ici mon IPA québecoise favorite.
Anecdote : Cette IPA est brassée avec du thé du Labrador, ingrédient connu pour ses arômes à la fois mentholés et citronnés.

Pour les habitants de Montréal, notez que le Naufrageur sera l’invité de la brasserie Harricana le 24 novembre pour une soirée Tap Takeover.

Source image à la une : www.ambq.ca

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