Le Prospecteur, mine d’orge en Abitibi

1 – La brasserie

Jusqu’en 2014, l’Abitibi-Témiscamingue, vaste région québecoise faisant deux fois la taille de la Belgique ne comptait que deux brasseries : Le Trèfle Noir à Rouyn-Noranda et Belgh Brasse à Amos. Situées à plus d’une heure de route de Val d’Or (quand il n’y a pas de neige), ces deux microbrasseries devaient sembler bien lointaines pour les habitants de la seconde ville de la région. Ce sont deux passionnés originaires de la région qui désenclaveront brassicolement la cité aurifère. Nous sommes en mai 2014 et la microbrasserie Le Prospecteur ouvre officiellement.

A la tête de ce projet on retrouve donc deux abitibiens qui se sont rencontré sur les bancs de l’Université de Sherbrooke, Philippe Lord (étudiant en génie mécanique) et Jonathan Deschamps (génie biotechnologique). Malgré leurs cursus différents, ils se retrouvent régulièrement au sein du groupe technique SherBroue, groupe ayant pour but de favoriser le développement de la recherche brassicole en milieu universitaire. Ils y occuperont tous les postes et de ces expériences naîtra une vraie passion pour la bière et le brassage.

 

phil_jonathanPhilippe Lord (gauche) et Jonathan Deschamps [source : www.lafrontiere.ca]

Convaincu d’avoir choisi le bon filon, les deux associés décident de se lancer et tentent le pari de s’installer dans la ville minière de Val d’Or. Quand on demande un peu candidement à Philippe pourquoi avoir nommé leur brasserie Le Prospecteur, il répond : « le prospecteur est la personne qui est devant l’aventure d’une mine. C’est lui qui tape le chemin et qui fait les découvertes, autant minérales que brassicoles« .

Et c’est vrai qu’on retrouve ce côté aventureux quand on commence à se plonger dans leurs bières. Le but des deux amis n’était pas seulement de lancer une microbrasserie dans un ville qui en manquait cruellement, mais aussi de refléter la richesse de la région en intégrant plantes, fruits et autres épices nordiques locales à leurs recettes. En vrai passionné, Philippe me confiera que « c’est dans notre mission de brasseurs de faire découvrir des épices boréales. La série « Découvertes Nordiques » allie des bières simples qui laissent ressortir les épices d’ici, épices toutes cultivées et travaillées pas nous-même ».

Située à 5h30 de route au nord de Montréal, la brasserie travaille en relation directe avec le détaillant Mout International chez qui elle se fournit en grandes quantités à quelques reprises durant l’année. Aussi, dans un souci de fraîcheur des ingrédients, ils ont fait le choix de ne commander que des céréales entières qui sont stockées en local avant d’être broyées dans leur moulin juste avant le brassage.

prospecteurSource : abitibi-temiscamingue-tourism.org

Malgré son jeune âge, la brasserie affiche une belle liste de 150 bières déjà brassées toutes réparties dans quatre gammes : Régulières, Saisonnières, Découvertes Nordiques et Grand-cru. Parmi toutes ses bières Philippe Lord reconnaît être particulièrement fier de ses brassins houblonnées, et c’est vrai que lorsque l’on goûte leur IPA régulière – la bien nommée Tête de Pioche – c’est difficile de ne pas être d’accord avec lui.

Quand on parle de cette brasserie avec des passionnés à Montréal on ressent toujours une petite pointe de frustration, car s’ils sont excellents, les brassins de Val d’Or y sont aussi difficiles à trouver. Si on peut tout de même en trouver à la pression dans pas moins de 40 bars québecois (avec notamment une belle connexion Val d’Or – Sherbrooke), les cruchons ne sont pour le moment disponibles que chez 9 détaillants en Abitibi.

Mais 2016 promet d’être une belle année pour Le Prospecteur avec notamment la construction d’une seconde unité de production qui leur permettra de produire en quantité suffisante pour enfin proposer des cruchons à la vente hors Abitibi dès cet été. Au menu des nouveautés on notera l’acquisition d’un chai pour du vieillissement en barriques ainsi que des collaborations qui restent pour l’instant secrètes. Enfin, la brasserie travaille actuellement sur un projet mystère avec la minière Agnico-Eagle, projet qui voit actuellement 400 litres de bière vieillir à 10.000 pieds (3km) sous terre !

En attendant de pouvoir goûter à la bière vieillie dans la cave la plus profonde du monde, vous pourrez retrouver toute l’équipe du Prospecteur pour le premier tap-takeover de leur histoire au Brouhaha Rosemont le 3 avril prochain ! Principale place montréalaise permettant de déguster les bières de la brasserie de Val d’Or, Philippe reconnaît avoir un faible particulier pour ce bar qui « partage les mêmes valeurs que nous: bonnes bières et plaisir. » Et ce n’est pas moi qui le contredirai.

prospecteur_brouhaha

2 – La dégustation

  • Jackleg (4%), type Milk Stout  :

Œil : Noir profond avec quelques reflets rubis, le col de mousse est d’une belle couleur moka.
Nez : Ça sent bon la vanille, puis on distingue au milieu des volutes sucrées de belles touches de malt torréfié.
Bouche : L’attaque est plus que surprenante avec son caractère chocolat vanillé et sa texture dense amenée par l’avoine. C’est au premier abord plutôt sucré, mais le caractère torréfié et sec arrivant en deuxième rideau rend la bière plus rôtie et plus complexe que l’attaque pouvait le laisser penser.
Verdict : La Jackleg correspond tout-à-fait à l’idée que je me fais d’un Milk Stout, une densité et des arômes qui rappelleraient un lait chocolaté mais avec de l’alcool. Brassée avec des copeaux de barils ayant contenu du Jack Daniels et des gousses de vanille fraîches, cette bière réussit à être à la fois gourmande et rafraîchissante.

  • AbitiBelge 2016 (7.4%), type IPA Belge :

Œil : La bière présente une beau corps orange doré, légèrement dense et coiffé d’une mousse plutôt dense et persistante.
Nez : Gras et sucré, on distingue des notes poivrées typiques des levures belges. Malgré la douceur proéminente, on peut également distinguer des touches d’agrumes.
Bouche : Le corps est légèrement sirupeux, l’attaque est douce sur le grain et rappelle un peu les biscuits au beurre (attention aucun signe de diacétyle ici). La dégustation évolue ensuite vers des notes d’orange et au fur et à mesure que la bière gagne en température, de beaux éclats sapineux, poivrés et anisés chatouillent la langue.
Verdict : Brassée avec de l’Aulne Crispé, cette bière est ma première dans la série des « Découvertes Nordiques ». Si au début de la dégustation on reste dubitatif quant à l’apport de cet ingrédient, lorsque la bière approche de la température ambiante les notes de conifère et les éclats anisés qui apparaissent surprennent. Si la levure se mélange parfaitement avec les goûts évoqués précédemment, une base un peu moins douce permettrait peut-être d’apprécier d’avantage ces arômes agréables et originaux.

prosp_cruchons

  • Tête de Pioche #20 (6.4%), type IPA américaine :

Œil : Très belle bière limpide présentant une belle carbonatation et un corps couleur paille dorée. La mousse est plutôt dense et persistante pour le style et ce petit détail me plaît beaucoup car cela permet en général de conserver plus longuement les arômes durant la dégustation.
Nez : Ça sent très très bon. C’est frais et tranchant avec des explosions d’agrumes et des effluves douces rappelant les fleurs blanches.
Bouche : Comme pour le nez, ça explose directement sur la langue. La puissance aromatique est un vrai plaisir, entre l’orange, le pamplemousse et le citron, ça se bouscule sur le palais. Une fois le feu d’artifice calmé, la bière évolue vers des goûts un peu plus résineux auxquels s’associe une légère douceur qui rappelle la mangue.
Verdict : Cette pépite de 60 IBU est clairement une IPA de haut niveau. Cette bière brassée avec des houblons Nelson Sauvin, Centennial et Amarillo marie parfaitement une amertume bien marquée et une douceur tropicale, association qui la rend hautement agréable à boire et extrêmement rafraîchissante.

2 thoughts on “Le Prospecteur, mine d’orge en Abitibi

  1. Salut Pierre,

    « qui désenclaveront brassicolement la cité aurifère » : belle prose! Et un article qui donne soif, merci!

    Éric Legault

    1. Merci Eric pour ta fidélité et tes encouragements ! Si tu as soif et que tu veux découvrir les bières du Prospecteur ça se passe au Brouhaha dimanche !

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