Brasserie de la Senne : la chute dans l’amer (2/2)

Ma première rencontre avec la Brasserie de la Senne a eu lieu à une époque charnière dans ma « relation » avec la bière. Je commençais à m’intéresser de plus en plus à la bière artisanale et venais clôturer ma phase « grosses bières belges fortes et épicées » (phase par laquelle tout bon amateur de bière est passé, avouez-le). Hasard de la vie, ce léger ras-le-bol gustatif a pointé son nez juste avant la période où j’ai commencé à me rendre régulièrement à Bruxelles.

Timing parfait pour commencer à découvrir tout ce que le paysage brassicole belge proposait comme autres genres, et le palais évoluant au fur et à mesure des dégustations, je suis bien entendu rapidement tombé amoureux des gueuzes et autres lambics. Me voilà ayant donc coché sur mon tableau de chasse le sucré et l’acidité, ne me manquait plus que l’amertume – goût qui m’a longtemps posé problème dans la bière.

Moeder Lambic St-Gilles (source : happygohoppy.fr)

 

Deux lieux de pèlerinage immanquables

Ça peut paraître stupide mais je me souviens encore du moment où je suis tombé dans l’amer. C’était il y a déjà presque 5 ans, sur la terrasse de l’immanquable Moeder Lambic Original, après une journée bien remplie à déambuler dans les rues de la belle Bruxelles. Le sympathique serveur me demande si j’ai fait mon choix et devant mon hésitation, mon accent et conscient de la longue liste de bières dont le bar dispose, il opte pour une question toute simple : « vous avez envie de quoi comme goût ? ».

Je suis honnête avec lui : j’ai bien soif, je ne peux plus boire de bières trop sucrées, je suis un peu gêné par l’amertume et j’aimerais boire une bière locale – voilà démerde toi avec ça… Tout de suite vous me visualisez en mode « client chiant », mais heureusement le conseiller ne l’a pas pris comme ça et m’a juste dit « je crois que j’ai ce qu’il faut pour toi ».

Pour mettre tout de suite fin au suspense, ce n’est pas une de la Senne qui m’est servie, mais une Guldenberg de chez De Ranke. Coup de foudre immédiat avec cette bière qui propose une belle rondeur balancée par une légère amertume pour un résultat étonnamment frais. Dans ma tête et mon palais, il se passe quelque chose, l’amertume commence à devenir quelque chose d’intrigant et m’a curiosité me pousse à passer au niveau suivant sur l’échelle de l’IBU.

 

Nuetnigenough (source : the half pint gentleman)

 

La rencontre avec la Brasserie de la Senne se fera le lendemain midi, posé à une table du génial Nuetnigenough. Ce chaleureux restaurant affiche fièrement ses affinités avec la bière artisanale belge et blottie au milieu d’une belle frise de bouteilles posées sur une étagère, une étiquette retient mon attention. Elle est belle, colorée et rend (dans une certaine manière) hommage à un autre art belge reconnu : la BD. Cette bière, c’est la Taras Bulba.

Un graphisme à part

Personnage central du roman historique de Nicolas Gogol (1843), Taras Bulba est un gros cosaque Ukrainien qui a refroidi ses deux fils pour être passés dans le camp polonais durant la guerre entre les deux pays. Les brasseurs ont intelligemment repris cette histoire pour représenter à leur façon les dissensions entre flamands et wallons.

Au-delà du nom, c’est le graphisme qui interpelle avec son côté BD rétro mettant en scène deux personnages en plein pugilat, devant un décor de vieille fête foraine.  Les couleurs sont vives et une rapide traduction des textes présents dans les bulles nous ramène au sanguinaire paternel ukrainien croqué à la sauce bruxelloise :

Taras Boulba : Smeirlap !  « connard »

L’homme à terre : « Voici Taras Boulba ! Il est extrêmement en colère car son fils est marié à une wallonne ».

 

 

Les références historiques et la qualité hallucinante du graphisme – que l’on doit à Jean Goovaerts, co-réalisateur de la Minute du Chat avec Philippe Geluck – sont une habitude de la part de cette brasserie. On pense à la Jambe de bois faisant référence à la révolution des belges contre les hollandais (l’étiquette mentionne d’ailleurs qu’aucun hollandais n’a été blessé durant la confection de cette bière) ou encore à la Zwarte Piet dont on avait déjà parlé ici.

L’excellence dans la simplicité

Mais retournons au restaurant. Quand le serveur m’informe que cette bière est certes légère mais qu’il ne faut pas être dérangé par son amertume bien marquée, je me dis que c’est définitivement celle que je dois prendre. Je suis prêt pour plus, je le sens. Et bordel, que j’ai bien fait !

C’est ce jour-là que je suis officiellement tombé dans l’amer.

Si depuis, elle me parait bien moins amère, la Taras Boulba est tout même typique dans son genre. Ale belge à la fois sèche et légèrement citronnée, c’est son équilibre entre levures belges, fraîcheur et amertume qui en fait une bière exceptionnelle – impossible de s’en lasser.

Ce qui me plait le plus avec cette brasserie, c’est ce faux côté simple qui caractérise ses bières. Leurs produits réussissent toujours à contenter à la fois le buveur occasionnel et le beergeek difficile avec des bières certes amères mais toujours équilibrées, mais aussi en brassant des brunes maltées jamais trop douces – bref c’est toujours une histoire de balance parfaite, de bières faussement simples et au final toujours excellentes.

Enfin, cette brasserie m’a toujours accompagné lors de moments importants ou inattendus ces dernières années : retrouvailles avec mes amis belges, déménagement d’un pote dans le sud de la France, à Toronto (dans le sympathique Only Café) le jour des attentats de Bruxelles… Bref, j’espère que vous comprenez désormais mieux pourquoi la venue de cette brasserie à Montréal me parle tant.

 

 

Escale montréalaise

Impossible de ne pas remercier la brasserie Trou du Diable (importateur officiel de la Brasserie de la Senne au Québec) et Thibault (qui a su faire jouer ses contacts belges) sans qui cette soirée montréalaise n’aurait pas pu avoir lieu. Notons que la mauricienne en profitera pour proposer en dégustation deux de leurs perles : l’Ours #17 et la Dulcis Succubus.

En espérant vous avoir donné envie de découvrir cette brasserie et que vous aurez plaisir à déguster les bières suivantes le 9 mars – pas de descriptions détaillées pour une fois, je ne les ai pas bues depuis longtemps et ce qui compte c’est le plaisir de les (re)découvrir :

  • Taras Boulba – Ale houblonnée (4.5%)
  • Jambe-de-Bois – Triple (8%)
  • Zinnebir – Ale (6%)
  • Brusseleir – Black IPA (8%)
  • Stouterik – Stout (4.5%)
  • Winter Mess 2016 – Ale d’hiver (8.5%)
  • Bruxellensis – Ale brettée (6.5%)

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